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Trois producteurs européens que nous avons rencontrés

On utilise le mot "sourcing" comme si c'était une stratégie marketing. Un argument sur une fiche produit entre la certification bio et le poids du sachet. Pour nous, ça a commencé différemment : par une insatisfaction. Acheter des plantes via des intermédiaires sans savoir précisément d'où elles venaient, dans quelles conditions elles avaient été cultivées, par qui, nous rendait mal à l'aise. Alors on est allés voir.

Ce que vous lisez ici, c'est le compte-rendu de trois visites faites entre septembre et novembre derniers. Trois pays, trois cultures différentes, trois façons de travailler la terre. Et une conviction renforcée à chaque fois : ce qui est dans votre tasse a une histoire avant d'arriver chez vous.

Pologne — La camomille de Marta Wiśniewska

La région de Lublin, à l'est de Varsovie, est plate et immense. Des champs à perte de vue, un ciel qui prend toute la place, et en septembre, les derniers rangs de camomille qui attendent la récolte tardive.

Marta Wiśniewska cultive 14 hectares de camomille matricaire sur des terres familiales depuis 2003. Sa mère avait commencé avec deux hectares. Elle a repris l'exploitation après des études d'agronomie à Cracovie, et elle a converti progressivement l'ensemble en bio, sans aide ni subvention particulière, par conviction personnelle.

Ce qui distingue sa camomille, c'est le moment de la récolte. La plupart des producteurs industriels récoltent au stade où les pétales blancs sont encore partiellement fermés, parce que c'est plus pratique mécaniquement. Marta attend que les pétales soient complètement ouverts et légèrement rabattus vers la tige : c'est le signe que les capitules sont au pic de leur teneur en azulène, le composé anti-inflammatoire qui donne à la camomille ses propriétés apaisantes et sa couleur bleue caractéristique après distillation.

Elle récolte avec une machine modifiée par son mari, qui combine deux passages pour ne pas écraser les fleurs. Le séchage se fait à basse température, 35 degrés maximum, en couche fine, pendant 48 heures. Aucun compromis sur ce point.

En rentrant, j'ai infusé notre camomille côte à côte avec une autre marque du marché. La différence de couleur dans la tasse était visible à l'œil nu. L'une était dorée, l'autre presque incolore. Le parfum, sans comparaison.

Albanie — Les herbes sauvages de Fatos Hoxha

Le district de Përmet, au sud de l'Albanie, est une région que peu de gens dans l'industrie du thé connaissent. C'est pourtant là que poussent certaines des plantes aromatiques les mieux préservées d'Europe, sur des versants qui n'ont jamais connu de pesticide simplement parce que personne n'a jamais eu les moyens d'en acheter.

Fatos Hoxha ne se présente pas comme un producteur bio. Il se présente comme un ramasseur. Il coordonne un réseau d'une quarantaine de familles qui cueillent à la main sur des terrains communaux en altitude, entre 800 et 1 400 mètres. Sauge, serpolet, origan de montagne, sideritis, mélisse sauvage. Des plantes qui n'ont jamais été hybridées pour optimiser le rendement, qui poussent lentement, concentrées, exactement là où elles décident de pousser.

La rencontre avec Fatos s'est faite dans un café à Përmet, autour d'un verre de raki et d'une carte routière annotée à la main. Il parle peu, répond précisément, et maîtrise parfaitement ce que chaque famille cueille et quand. Son système de traçabilité est entièrement sur papier : un cahier par famille, par saison, par plante. Aucun logiciel, aucune application. Tout est vérifiable, ligne par ligne.

Ce qui m'a frappée, c'est la façon dont les familles traitent les zones de cueillette. Il existe des règles non écrites mais strictement respectées : on ne prend jamais plus d'un tiers de la plante disponible sur un site, on revient deux ans plus tard seulement sur les zones les plus sollicitées, on ne ramasse pas par temps de pluie pour ne pas abîmer les racines en glissant.

Ce n'est pas de l'écologie de communication. C'est de la survie économique à long terme, traduite en gestes quotidiens.

Bulgarie — Les roses de Georgi Kostadinov

La vallée des Roses, entre Kazanlak et Karlovo, se visite en mai uniquement si vous voulez la voir dans son état réel. En septembre, quand j'y suis allée, les champs sont verts et silencieux, et il faut un peu d'imagination pour reconstituer ce que la région devient pendant les trois semaines de floraison de la rose de Damas.

Georgi Kostadinov cultive sept hectares de rosa damascena et deux hectares d'hibiscus, les deux sur la même exploitation, dans la plaine thrace au pied des monts Balkans. Il est la troisième génération de sa famille à travailler cette terre. Son grand-père fournissait les distilleries d'attar de rose à l'époque soviétique. Son père a traversé la période de privatisation des années 90 avec beaucoup de difficultés. Georgi a reconstruit l'exploitation en se diversifiant vers les fleurs séchées pour l'alimentation et les infusions, un marché qui n'existait presque pas pour ses prédécesseurs.

La récolte de rose se fait ici entre 5h et 9h du matin, avant que la chaleur ne fasse partir les huiles essentielles. C'est une contrainte absolue. Les fleurs ramassées après 10h sont vendues moins cher parce qu'elles ont déjà perdu une partie de leur arôme. Georgi emploie des saisonniers locaux depuis dix ans, les mêmes familles qui reviennent chaque mai, avec un tarif fixe à l'avance et un repas fourni chaque matin avant la cueillette.

Sur la table de sa cuisine, il m'a montré deux sachets de pétales séchés : les siens, et ceux d'un concurrent vendu moins cher sur les plateformes en ligne. Les siens étaient rose foncé, presque bordeaux, avec un parfum net et persistant. L'autre lot était délavé, presque beige, sans odeur particulière. "Séchage trop chaud, ou stockage trop long" a-t-il dit simplement, sans commentaire supplémentaire.

Il avait raison sur les deux points.

Ce que ces visites ont changé

On ne regarde plus les plantes de la même façon après être allé les voir pousser. Ce n'est pas une révélation philosophique. C'est plus simple que ça : on comprend pourquoi une camomille cueillie au bon moment coûte plus cher qu'une autre, pourquoi une rose séchée lentement sent différemment, pourquoi des herbes sauvages d'Albanie ont un profil aromatique qu'on ne retrouve pas dans une culture intensive.

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